• L'orgue Anneessens de Petit-Enghien - Restauration

    L'orgue de l'église Saint-Sauveur


    RESTAURATION DE l'ORGUE

     

    Surprise et fascination

    Un buffet remarquable, empli de surprises et fascinant. Toutes les certitudes et les dogmes s’effondrent avec cet instrument hors du commun.

    L’orgue de Petit-Enghien était une énigme, il le restera en partie.

    De facteur inconnu, même si certains éléments autorisaient d’en attribuer la paternité à P.H. Anneessens (avec 3 N, 3 E et 3 S, comme une boussole sans Occident !), il était devenu injouable, victime du temps, du désintérêt, du chauffage moderne… Mais, dans un dernier souffle agonisant, parvenait encore à offrir l'espoir d’une musique, d’un son qui ne laisserait pas indifférent.

    Sa restauration a permis de lever une bonne part des mystères qu’il recelait, mais, aussitôt, elle en a apporté de nouveaux.

    Un instrument réalisé de façon consciencieuse, - à l’exception de la mécanique - avec des éléments de qualité et de facture très « primitive », comprenez, une facture originelle, simple, essentielle.

    L'orgue de l'église Saint-SauveurRapidement, nous retrouvons la signature de son auteur et la date de fabrication dans le fond intérieur des sommiers. « Fait par moi P.H. Anneessens, facteur d’orgues à Ninove en 1841, du temps que Monsieur J.G. Nils était curé et Monsieur C.J. Lebrun était Bourgmestre ».

     

    Si la paternité de l’orgue est attribuée à Anneessens, nous remarquons rapidement cependant, que le buffet est antérieur, tout comme le pédalier , en caisson, à la française, ainsi qu’une partie de la tuyauterie (Montre 8’, Flûte 4’, Trompette 8’, Basson-Hautbois 8’,…) et les sommiers.

    Nous constatons également, lors du démontage, que le soufflet et le clavier sont postérieurs à 1841… Par ailleurs, si la Montre 8’ est bien en étoffe et peinte, elle a été antérieurement recouverte avec des feuilles d’étain pur. Tout comme les éléments décoratifs en bois dorés à la feuille.

    Un élément nous a étonnés et laissés perplexes : l’étendue du clavier est de 61 notes. Il n’y avait pas, à l’époque, de répertoire musical pour une telle étendue. Par ailleurs, l’étendue des sommiers est de 62 notes ! L’hypothèse retenue sera que ces sommiers venaient d’un orgue antérieur qui aurait été revu fondamentalement par Anneessens.

    Cette hypothèse semble d’autant plus pertinente qu’une partie de la tuyauterie change de facture à partir du ré#5. Il est donc plus que vraisemblable qu’un orgue antérieur existait, avec une octave en ravalement, ce qui expliquerait les 62 notes.

    L'orgue de l'église Saint-SauveurD’autres éléments viennent pour étayer cette thèse. Le buffet est d’une taille beaucoup plus grande que ne le réclame son contenu. Des supports et divers perçages attestent de la présence d’une autre registration.

     

    Enfin, la facture d’Anneessens est caractérisée par la présence quasi systématique d’un dessus de « Viole de Gambe », ainsi que par l’absence de « tremblant ». Or des inscriptions attestent de la présence d’un Nasard complet, antérieur à la Viole, et de mécaniques de « tremblant ».

    Un autre élément de surprise est la « taille » des tuyaux d’anches (Trompette et Basson-Hautbois). Jamais nous n’avons rencontré de tailles si généreuses. Le premier Do de la Trompette 8’ arbore fièrement un diamètre de 26 cm ! Près du double d’une taille « normale » ! Le résultat sonore est surprenant et tout à fait unique. 

     

    Le choix de la cohérence

    L'orgue de l'église Saint-SauveurJe retiens une cohérence rare dans la partie sonore de l’instrument, l’harmonisation laisse percevoir équilibre et caractère. La taille de l’orgue correspond bien à l’édifice et au rôle qu’il est appelé à y tenir. Sa composition est déjà flatteuse pour un instrument de petite taille. De plus, l’orgue de Petit-Enghien est « complet », ce qui est, en soi, remarquable. En effet, les anches sont toujours –bien présentes, ainsi que le Cornet ou encore la Fourniture. Peu d’orgues ont traversé le XIXe siècle en conservant ces jeux aujourd’hui tant appréciés. Il se pose juste la question du Dessus de Gambe 8’.

    Ce jeu a été placé dès la « reconstruction » de l’orgue par Anneessens, en remplacement d’un Nasard 2’2/3. Tout comme ce facteur a supprimé les Tremblant Doux et Tremblant Fort ou le Ventil, courants au XVIIIe siècle. Ce qui expliquerait les deux trous bouchés en console.

    Il faut faire dès lors le choix d’une orientation dans la restauration de l’orgue.

    Un instrument où est préservé un savoir séculaire. Un instrument où se bâtit des mythes, à la démesure d’hommes et de femmes inscrits dans leur temps. Un instrument de vie, quand la modernité est assumée et confrontée à la tradition. Un instrument de sens en éveil. Où que le regard se pose, la magie opère. L’oreille est sollicitée à un haut degré. Il respire les essences multiples de matières nobles. On y caresse l’amour du travail qui s’allie au temps pour atteindre à la beauté. On y goûte le bonheur de vivre une expérience unique. Restaurer un orgue reste une grande aventure…

    Face à un tel instrument, quel que soit le travail à réaliser, il nous paraît évident que le plus grand respect est nécessaire. L’orgue de Petit-Enghien ne demande aucune transformation et/ou évolution fondamentale. Il se suffit à lui-même, tel quel.

    Nous considérons l’orgue comme un instrument avec une capacité d’évolution. On n’en change pas à chaque époque, mais on l’adapte et on le fait évoluer. Nous sommes conscients que cette démarche peut amener au fil des siècles à un objet hybride, ayant perdu son âme, son identité et son caractère d’origine. Nous ne cherchons pas à revenir à l’état original de l’instrument à restaurer. Nous cherchons à lui rendre sa cohérence propre, à retenir ce que son histoire lui a apporté de mieux.

    L'orgue de l'église Saint-SauveurEn permanence, nous veillons à maintenir cet état cohérent, en travaillant dans le respect de l’œuvre existante, en nous abstenant de toute intervention irréversible et en tentant de ne pas succomber aux charmes de la mode. Le but est d’éviter de transformer des ouvrages de vie en pièces de musées.

     

    Il nous a été également nécessaire de nous soustraire à notre personnalité propre pour conserver au mieux « l’esprit » du facteur Pierre-Hubert Anneessens. Conscients, toujours, que nos oreilles et nos sensibilités d’hommes et de femmes du XXIe siècle ne seront jamais rassasiées par la nostalgie ou les paradis perdus.

     

    La traversée du siècle

    L’avantage d’un orgue « oublié », c’est que les dommages du temps et des éléments ne sont souvent qu’anodins face aux dommages causés par les hommes et les modes de leur époque.

    L’orgue Anneessens a ainsi traversé les décennies, oublié. C’était émerveillement dès le début de notre travail. Un instrument cohérent ! Le rêve de tout facteur d’orgues.

    Nous avons dès lors travaillé, toujours, dans le souci de préserver l’œuvre originale. Nous avons fait cependant quelques compromis.

     

    L'orgue de l'église Saint-SauveurTout d’abord, le clavier et la mécanique. Le clavier existant n’était pas d’origine. Il s’agissait d’un clavier d’harmonium réadapté. La mécanique qu’il animait était bien, quant à elle d’origine, mais mal conçue. De nombreux frottements, des axes imprécis, la lourdeur des éléments… tout cela rendait la restauration improbable. Nous avons dès lors choisi de reconstruire une nouvelle mécanique, selon les mêmes techniques anciennes, mais avec des rouleaux en laiton. Un nouveau clavier à également été construit, avec de longs balanciers, afin d’assurer à l’organiste un jeu précis et souple.

    Ensuite, nous avons doublé l’ancien pédalier « à la française », par un nouveau pédalier moderne capable également d’offrir à l’organiste un répertoire plus vaste et une plus grande virtuosité.

    Le pédalier original a cependant été restauré et peut toujours être utilisé par l’interprète soucieux de maintenir la pratique et la technique rare de ce type de pédalier.

    Enfin, le soufflet n’était pas non plus d’origine, mais de récupération. Il ne permettait pas d’accéder à l’intérieur de l’orgue pour les entretiens et se trouvait dans un état pitoyable. Nous avons décidé de construire un nouveau soufflet, placé dans le soubassement de l’instrument. Nous l’avons surdimensionné pour garantir un vent le plus proche possible des soufflets d’Anneessens. Nous n’avons pas placé de soufflet régulateur, ni de tremblant afin de rester dans l’esprit de l’auteur.

     

    Orgues, amours et délices

    L'orgue de l'église Saint-SauveurNous avons voulu rendre à l’instrument son caractère, l’équilibre entre sa force et sa douceur, ses tonalités chaudes et tendres, aux couleurs travaillées et subtiles, ses voix multiples et sereines. Afin que son message soit profond et jamais ne laisse indifférent parce que d’une présence intense et effacée, comme un paradoxe. Nous voudrions qu’il touche là où les mots sont vains.

    Que continue la belle histoire de cet orgue rendu à la musique.

     

    Texte et photos : Benoît Marchand, facteur d’orgues.
    Programme de l’inauguration de l’orgue de Petit-Enghien 1841-2007 – 25 mai 2007.

     

    L'orgue de l'église Saint-Sauveur

    L'orgue Anneessens de Petit-Enghien - Préambule